4 - Discussion

4.2 - Origine éco-physiologique de la bipédie des Hominiens


Les premiers pas d'Hominiens, avec notamment ceux de Sahelanthropus tchadensis (Toumaï) et d'Orrorin tugenensis (Millennium ancestor), apparaissent durant le Miocène supérieur, il y a environ 7 Ma (Messinien), pour le premier, et 5,9 Ma (Messinien), pour le second. Si l'espèce Sahelanthropus tchadensis fait encore débat sur sa classification parmi les Hominiens, l'espèce Orrorin tugenensis s'y intègre rigoureusement (Senut et al., 2001 ; Pickford et al., 2002 ; Brunet et al., 2002). Retrouvés au Kenya, les fossiles de ce dernier indiquent une bipédie somme toute fréquente, le fémur à la tubérosité glutéale développée induisant une musculature appropriée du grand fessier.

Cela étant, les empreintes retrouvées sur le site de Laetoli, en Tanzanie, attribuées à Australopithecus afarensis, la lignée de Lucy, et remontant au Pliocène inférieur, il y a quelques 3,2 Ma (Zancléen), témoignent d'une même verticalité, malgré la forte inclinaison distale de l'hallux. Et, si les pas sont rapprochés, preuve d'une relative lenteur, ils restent homogènes, preuve d'une assimilation. Immortalisées par des cendres volcaniques mais recouvertes en bout de chemin par des scories éruptives, ces traces témoignent d'un périple succédant à la destruction d'un écosystème. Nonobstant, le pied encore préhensile indique un déplacement arboricole, favorisant plus la quadrupédie (appui sur les jointures) que la bipédie. Par ailleurs, l'environnement direct des os fossilisés de Lucy, sur le site d'Hadar, dans la dépression de l'Afar (basse vallée de l'Awash éthiopien), oriente vers une forêt marécageuse comme cadre de vie. Au final, les fossiles retrouvés de crocodiles, de tortues de mer et de crabes, induisent autant une écologie qu'une éco-physiologie. En effet, une bipédie exercée dans les arbres mais, aussi, dans l'eau, au moyen de lianes et de branches, se confirme d'autant plus que la poussée d'Archimède, générée par la pression hydraulique, allège le corps de l'animal lorsque celui-ci ne touche plus le fond. De façon concomitante, le site d'Hadar s'apparente à un terrain inondable (dépression de l'Afar), avec un niveau hydrique relativement faible (Feibel et al., 2004). Alors, fidèles à leur opportunisme, ces Hominiens s'essaient certainement à différents exercices pour se nourrir des fruits flottants à la surface. La marche verticale ressort donc d'une spécificité cognitive, conjuguant des facteurs comportementaux (innovation des dominants) et environnementaux (pression significative). Aussi, l'étude de l'ossature des Australopithèques, démontrant l'adoption circonstanciée de la bipédie, souligne la nécessité d'une régularité des facteurs favorisant cette éthologie. Vraisemblablement, l'espèce Australopithecus anamensis, dont des os, fossilisés dans des couches de cendre volcanique, remontent au Pliocène inférieur, il y aurait 4,2 Ma (Zancléen), se positionne comme l'ancêtre de l'espèce Australopithecus afarensis, elle-même ancêtre possible du genre Homo, dont Homo sapiens (Leakey et al., 1995 ; Estebaranz et al., 2012). En effet, si les fossiles des premiers Australopithèques induisent globalement une forme de quadrupédie, par les traces d'usure des poignets, ces empreintes laissées par Australopithecus afarensis prouvent, au contraire, l'adoption régulière d'une bipédie (Richmond et Détroit, 2000 ; Ward et al., 2010).

Egalement retrouvés en Afrique, les fossiles de deux genres d'Hominoïde, Chororapithecus et Nakalipithecus, ouvrent des pistes parallèles (Kunimatsu et al., 2007 ; Suwa et al.; 2007). D'autant que les deux remontent au Miocène supérieur, il y a quelques 10 Ma, et trouvent des affinités avec le genre Gorilla (Dalton, 2007). Aussi, si le genre Nakalipithecus se révèle encore fossilisé dans des reliques volcaniques du Mont Kenya, le genre Chororapithecus, fossilisé dans la dépression de l'Afar, en Ethiopie, se situe encore et toujours en milieu volcanique. Alors, la théorie de l'East Side Story soulève de nouveaux questionnements. En effet, selon son postulat d'origine, les changements climatiques, localisés à l'est du rift, avec l'apparition d'une sécheresse déforestière (savane), favorisent le développement d'une bipédie et, de ce fait, des Australopithèques (Coppens, 1983, 1994). Cela étant, les éruptions successives, recouvrant les étendues de plusieurs mètres de cendre, induisent une destruction comme un appauvrissement encore plus accentué (hiver volcanique) de la végétation. En effet, créé il y a quelques 10 Ma, avec l'ouverture du grand rift est-africain (éloignement de la plaque somalienne de la plaque africaine), le stratovolcan, devenu aujourd'hui le Mont Kenya, déclenche une phase éruptive au Pliocène supérieur, entre 3,1 et 2,6 Ma (Plaisancien). De surcroît, ce rift est à l'origine de l'irruption de nombreux volcans, comme le Kilimandjaro, il y a 2,6 Ma, en Tanzanie. Somme toute, dans un environnement particulièrement alarmant (cendre, détonation, feu, prédateur), la station debout a l'avantage de plus impressionner ses prédateurs (compensation - éthologie du genre Gorilla), tout en assurant l'éloignement des zones impactées. Aussi, la découverte du bipède Sahelanthropus tchadensis (Toumaï), associée à Australopithecus bahrelghazali, en Afrique centrale (Tchad), soit à l'ouest du rift, tend à souligner une cause plus rigoureusement volcanique que climatique (Brunet, 1997 ; Wood, 2004). Cela d'autant plus que la présence de ce dernier australopithèque, évaluée entre 3,5 et 3 Ma, correspond précisément avec la phase éruptive du Mont Kenya.

Le refroidissement amorcé, Homo rudolfensis se distingue en Afrique de l'est, notamment au Kenya,  (Gélasien), et transparaît à la source du genre aux environs de 2,4 Ma. Longtemps associé à Homo habilis, dont les premiers fossiles remontent à 2,3 Ma, sa bipédie reste principalement arboricole (Alexeev, 1986 ; Prat, 1997). La disparition des forêts (phase de désertification liée aux irruptions volcaniques) pousse diamétralement le genre vers l'adoption d'une bipédie terrestre. Cela étant, des vestiges archéologiques, remontant antérieurement, à quelques 2,6 Ma (Plaisancien), retrouvés notamment sur le site de Masol, dans la chaîne des Siwaliks, en Inde, indiquent, si ce n'est une origine du genre Homo out of Africa (Asie du sud), une sortie d'Afrique antérieure, alors encore favorisée par des étendues vertes (Zinderen-Bakker, 1962). Ainsi, sur le site, quatre os de bovidé avec des marques effectuées par une industrie lithique sont retrouvés à côté d'outils en pierre taillée (Oldowayen). Assurément, la prolifération de ces animaux facilite la survie du genre Homo, augmentant sa propre prolifération jusqu'à sa migration soit vers la chaine des Siwaliks, en Inde, soit donc vers l'Afrique. Aussi, les migrations d'Eurasie vers l'Afrique, avec les bovidés Caprinés (chèvre), il y a 3,2 et 2,6 Ma (2 vagues), orientent vers une végétation de type prairie. Suivant l'effet de pompe du Sahara (périodes pluviales suivies de périodes arides), un Sahara vert, avec des grands lacs et des rivières, permet à ces animaux de proliférer. Dans tous les cas, la plaine s'inscrit comme un nouveau champ, avec des paramétrages différents, à partir desquels les Hominiens apprennent à composer. Une fragilité corporelle, alors compensée par des marqueurs génétiques prééminents, telle qu'une plasticité phénotypique remarquable, renforce définitivement leur sens de l'équilibre. Une adresse qui se développe donc sous des facteurs environnementaux extrêmes favorisant la prédation comme la fuite et poussant finalement les espèces à un dépassement tout aussi extrême.

Certainement, la course à la survie se situe aux origines de la course des Hominiens. L'existence d'une mégafaune particulièrement développée au Plio-Pléistocène, avec des carnivores redoutables comme les tigres à dents de sabre, tel le genre Homotherium, participe encore à son lancement (Turner, 1990 ; Reumer et al., 2003).  Alors, autant poussée par une pression climatique extrême que par un stress extrême de proie, la force de préhension et sa précision se démarquent tout particulièrement. Les stratégies de défense et d'attaque (arme en bois puis en pierre), dans une végétation aride, rendue moins protectrice, cisèlent finalement le profil du genre Homo, tel qu'émergeant chez les Hominiens. La raréfaction d'une végétation fructifère encourage un régime carnassier, menant encore le genre à perfectionner ses techniques de chasse. Aussi, proportionnellement à la raréfaction de nourriture mais, aussi, aux besoins accrus en graisse pour supporter le froid, sa prédation se peaufine phénotypement. C'est à partir du Pléistocène inférieur, il y a quelques 2,4 Ma (Gélasien), avec une espèce comme Homo rudolfensis, qu'un processus physiologique s'amorce, permettant progressivement la course. Dès lors, toutes les morphologies suivantes intègrent l'ensemble des caractères bipèdes, allant d'un pied propulsif, générateur d'une double voûte plantaire, à un pied aérodynamique, générateur d'un parallélisme de l'hallux à l'exterius. La démultiplication des activités de boucherie ainsi que la disparition d'espèces concurrentes, concordant avec une industrie acheuléenne, dès le Pléistocène inférieur, il y a quelques 1,8 Ma, prouvent définitivement cette propension redoutable à l'agilité, survenue avec la première phase glaciaire (Eburonien).
Conclusion


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